LE RÊVE ET SON HISTOIRE

Rêve
Le rêve n'est exposé ici à cette conférence qu'au titre de véhicule et de créateur de symboles. Soulignons cependant que les pensées du rêve se transforment en images sensorielles soumises à un processus d'élaboration dont le but est de transformer les idées abstraites pour parvenir à la figurabilité, c'est à dire à une série de substituts imagés. Il manifeste aussi la nature complexe, représentative, émotive, vectorielle du symbole, ainsi que les difficultés d'une juste interprétation.
« Symbole de l'aventure individuelle, si profondément logé dans l'intimité de la conscience qu'il échappe à son propre créateur, le rêve nous apparaît comme l'expression la plus secrète et la plus impudique de nous-mêmes. »
Frédéric Gaussen
Au moins deux heures par nuit, nous vivons dans ce monde onirique des rêves. Que dire du rêve éveillé et de la rêverie diurne qui 'ajoutent à cette part déjà impressionnante. On estime qu'à 60 ans, l'homme a rêvé un tiers de sa vie. Quelle source de connaissances sur nous-mêmes et sur l'humanité, si nous pouvions toujours nous en souvenir et les interpréter.
« L'interprétation des rêves est la voie royale pour parvenir à la connaissance de l'âme. »
Sigmund Freud
Les clés des songes se sont multipliées dès l'antiquité, aujourd'hui, l'analyse les a remplacées. (Voir plus bas bref historique).
Le phénomène du rêve
LES ORIGINES :
Préhistoire et Protohistoire ;
Depuis quand l'homme a-t-il commencé de se souvenir de ses rêves ? Depuis toujours vraisemblablement puisque la nature animale possède la faculté de rêver. On peut supposer par exemple, que le rappel onirique accompagne l'émergence chez l'homme de Tautavel (Neandertal), de l'activité funéraire. L'ethnologie peut aussi nous suggérer quelques hypothèses ; encore faut il que l'écoute du récit onirique intéresse l'ethnologue. (De nos jours, cela devient tout de même un peu systématique).
Rêve et mythes entre le Tigre et l'Euphrate ;
L'histoire commence à Sumer avec les tablettes cunéiformes et l'Epopée de Gilgamesh. Interprétation par une tierce personne, rites et incubation (transes)
Livres des songes assyriens
L'inde des yogis, des brahmanes et des sages
Avec la rédaction des Véda, Upanishad entre 1300 et 800 A.D. (la 68è pariçishta de l'Atharva Veda constitue un véritable « traité des songes ») ; le rêve comme expression du multiple, illusion de l'esprit…
Les grecs aux prises avec leurs mythes
L'Iliade et l'odyssée par exemple… L'assimilation du sommeil à la mort passera chez les grecs pour qui Hypnos (le sommeil) est frère de Thanatos (la mort).
Le temps des philosophes ;
Héraclite d'Ephèse (500 a.d.) « Pour ceux qui sont éveillés, il n'est qu'un seul monde commun, chacun de ceux qui s'endorment retourne à son monde propre ».
Démocrite, Aristote, Platon et autres se pencheront sur la problématique des rêves : « L'homme sain se libère des désirs par une satisfaction diurne équilibrée, évite de s'endormir le cœur agité de colère, cultive l'élément raisonnable de son âme et le nourrit de belles pensées et de nobles spéculations en méditant sur lui-même ».
Puis en 430 a.d. il y a eu la grande peste qui a ravagé Athènes, on utilisait le Rêve comme moyen de guérison, incubation, rite d'évocation des morts. Au II è siècle de notre ère, on compte 320 temples d'Asclépios, devenu Esculape pour les latins. Le culte a gagné l'Egypte où le Dieu s'appelle Sérapis.
Pour Hippocrate (jusqu'à Galien, sept siècles lus tard), le contenu onirique se lit comme une symptomatique, donnant sur l'état de santé une information directement utilisable.
La loi des Prophètes ; la bible
Celtes et Germains : la magie du rêve et des grandes saga
Le moyen-âge ;
Le rêve est universellement valorisé. Il vient des dimensions invisibles ; si les esprits ténébreux peuvent l'envoyer (l'antiquité tardive n'ignore pas le cauchemar), il permet comme l'extase l'accès à la transcendance).
L'incubation du Haut-Moyen-âge : la narcolepsie visionnaire
La pratique de l'incubation passe tout naturellement d'un guérisseur à un autre, du temple d'Asclépios au tombeau des saints. Lorsque le pèlerin demande la santé du corps, pratiques et résultats sont identiques. Mais le souci plus spécifiquement spirituel entraîne une nouvelle forme d'incubation, qui rassemble le rêve celto-germanique de révélation du destin et la quête de connaissance divine onirique. On peut la décrire comme une narcolepsie visionnaire. (Mise en état de transes) exemple « la vie de St Eloi »
L'inquisition dans la seconde décennie du XIIIe siècle
Tout écart sentira l'hérésie ! La grande peste du XIVe en faisant disparaître le tiers de la population européenne, et la guerre de cent accélèrent le processus.
Rêveurs et déments : le resserrement
Si Thomas d'Aquin oppose le sommeil à la raison, il laisse une large légitimité à l'irrationnel, ses successeurs vont absolutiser l'assimilation du rêve à la folie. « Tout ce qui n'est pas rationnel vient nécessairement du malin ».C'est l'époque de la grande sorcellerie.
Benoît Périer 1598 distingue quatre causes de rêves ; 1 une maladie physique, 2 une passion ou une émotion violente provoquée par amour, espoir, peur ou haine, 3 la puissance ou la ruse du démon, 4 les rêves envoyés par dieu.
Les triomphes de la raison
Le rêve des philosophes et des savants
Si le XVIIe siècle distille les poisons et brûle les sorciers, il nourrit l'exigence de clarté rationnelle qu'avaient recherchée les intellectuels depuis Thomas d'Aquin.
« Notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns aux autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. » C'est donc la continuité du réel qui fonde en raison la certitude d'être en état de veille. R. Descartes.
Le rêve des aliénistes
L'âme humaine, jusqu'au XVIIIe siècle, se définit comme un centre de relations, en communication directe avec les puissances invisibles, les vivants et les morts, et les autres règnes de la nature sous les espèces de l'Anima Mundi, l'âme du monde. A rebours l'homme des lumières, es pensé comme insulaire. Il est coupé des autres hommes, avec lesquels il n'est censé pouvoir communiquer que par les signes verbaux ou gestuels. Il est coupé du monde qui devient muet et opaque. Il est coupé de son propre corps qui n'est pour lui qu'une machine, une chose parmi les choses. Cette triple rupture fait de lui « désormais le seul foyer du sens. Seul dans un univers de bêtes et de choses, en conséquence, on survalorise la conscience vigile ou plus exactement l'activité vigile réflexive.
Tandis que ce paradigme s'impose en France, un événement fortuit vient l'ébranler. Dans la foulée des travaux de Mesmer, le Marquis de Puységur, magnétisant l'un de ses valets, suscite par hasard chez lui ce que l'on nommera « sommeil magnétique » ou « somnambulisme artificiel». Le médecin se penche sur cette problématique et considère le rêve comme pathologique, il n'apparaît qu'en cas de trouble.
En 1845, après un voyage en Orient, le Dr moreau, disciple d'Esquirol écrit « Du haschich et de l'aliénation mentale ». « Tout individu ayant des hallucinations est, par le fait seul de ses hallucinations, en état de rêve, c'est à dire dans un état psychique qui, pour avoir été provoqué par des causes qui ne sont pas l'état de sommeil, n'en est pas moins identique à ce dernier état. »
Face au projet totalitaire des aliénistes se dresse un courant qui se réclame du « spiritualisme ». Pour les tenants de cette mouvance, l'état de conscience optimal n'est pas la rationalité vigile mais la lucidité telle qu'elle se manifeste dans le sommeil artificiel des somnambules. En 1867, un ouvrage « Les rêves et les moyens de les diriger », Le Marquis d'Hervey de Saint Denys (chaire de langue et de littérature chinoise au collège de France) parle déjà de rêve lucide mais il fera peu d'émules en son temps. On pense alors à l'occultisme.
Charcot affadit le somnambulisme en hypnose qu'il applique à la répression plus qu'à la guérison de l'hystérie.
Freud, une fois la victoire acquise sur le magnétisme, se tourne vers l'irrationnel banal : lapsus, rêve, dérèglements du corps.
Remarquons un point essentiel. Le rêve psychologique, qui accomplit ou révèle désirs et conflits intérieurs du rêveur, est pour nous, depuis la victoire des aliénistes, le plus chargé de sens, et le rêve prémonitoire devient suspect, marginal, mal établi. Pour les civilisations traditionnelles, l'échelle de valeurs s'inverse point pour point. La prémonition, cultivée, recherchée, porte une plénitude de sens tandis que le psychologique, lieu des désirs et des passions, se voit rejeté dans l'insignifiance.
Aujourd'hui
• pour Freud, c'est l'expression, voir l'accomplissement, d'un désir refoulé…
• pour Jung, l'autoreprésentation, spontanée et symbolique, de la situation actuelle de l'inconscient
• pour Sutter, et c'est la moins interprétative des définitions, le rêve est un phénomène psychologique se produisant pendant le sommeil et constitué par une série d'images dont le déroulement figure un drame plus ou moins suivi.
CE QUE NOUS RETENONS :
Freud montre dans l'Introduction à la psychanalyse 1917 que le sommeil consiste dans le retrait de tous les investissements des objets et du monde extérieur et dans un retour à l'état prénatal. Le sommeil constitue un retour au narcissisme primaire. Cette plongée est perturbée par un désir inconscient (nécessairement infantile). Celui-ci vient combattre le désir de dormir issu du préconscient, puisque sa satisfaction exigerait le réveil du dormeur, Le rêve permet donc de réaliser un désir tout en continuant de dormir.
La mémoire du rêve embrasse bien plus de choses que celle de l'état de veille. Le rêve ramène certains souvenirs oubliés du rêveur. Son langage symbolique tire vraisemblablement son origine de phases antérieures de l'évolution du langage. Il faut donc considérer ce matériel là comme faisant partie de l'héritage archaïque, résultat de l'expérience des aïeux, que l'enfant apporta en naissant, avant toute expérience personnelle.
Nous arrivons à interpréter le rêve, en admettant que le souvenir qu'il nous laisse après notre réveil n'est pas son processus véritable mais seulement une façade derrière laquelle se dissimule celui-ci. Nous distinguons ainsi dans le rêve un contenu manifeste et des pensées latentes. Le processus grâce auxquels ces dernières se transforment en contenu manifeste s'appelle le travail du rêve.
Tchouang tseu ne sait plus si c'est tseu qui rêve d'être un papillon ou si c'est un papillon qui rêve d'être Tchouang tseu. (Le rêve du Papillon ; Tchouang-Tseu ; Edition Albin Michel)
Si un artisan écrit Pascal, était sur de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presqu'aussi heureux qu'un roi qui rêverait d'être artisan douze heures par nuit.
Synthétisant la pensée de Jung, Roland Cahen écrit : Le rêve est l'expression de cette activité mentale qui vit en nous, qui pense, sent, éprouve, spécule, en marge de notre activité diurne, et à tous les niveaux, du plan le plus biologique au plus spirituel de l'être, sans que nous le sachions. Manifestant un courant psychique sous-jacent et les nécessités d'un programme vital inscrit au plus profond de l'être, le rêve exprime les aspirations profondes de l'individu et, partant, sera pour nous une source infiniment précieuse d'informations de tout ordre.
Le programme vital inscrit au plus profond de l'être, est ce que Jung a appelé le processus d'individuation. Ce processus fera l'étude d'un autre chapitre, l'Association est forte de promouvoir cette découverte admise et peu connue du grand public.

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